Présentation

La galerie PERSON s'installe au 22 rue du Bac, dans les murs de l’ancienne galerie de Jean Fournier, disparu il y a vingt ans cette année. Pendant près de soixante-dix ans, ce haut lieu de l’abstraction a accueilli les plus grands noms de la scène internationale.

 

En dialogue avec cet héritage, Christophe Person inaugure son nouvel espace en rendant hommage à l’abstraction en réunissant des œuvres d’artistes tels que Joseph Ntensibe (Ouganda), Donald Wasswa (Ouganda), Mamadou Cissé (Sénégal/France), Tiffanie Delune (France) ou encore Paul Ndema (Ouganda).

 

Pensé par Christophe Person et accompagné des textes de Julie Chaizemartin, cet accrochage propose des clés de lecture de l’abstraction dans l’art africain contemporain. Au-delà des correspondances formelles entre les œuvres, il met avant tout en lumière la singularité des pratiques des artistes africains. Si leurs œuvres peuvent être perçues comme abstraites, elles sont souvent traversées par des dimensions narratives et symboliques qui renvoient à des contextes culturels, sociaux ou politiques spécifiques.

Matières à abstractions - Echo à l’histoire d’un lieu
Par Julie Chaizemartin, journaliste et critique d’art

 

Le 22 rue du Bac est une adresse mythique pour l’histoire de l’art abstrait France. Jean Fournier y ouvre sa galerie en 1963 et y tisse un premier récit jusqu’en 1979 avant de déménager rue Quincampoix, puis de réinvestir la rue du Bac en 1999. Comme un retour à une atmosphère si particulière, témoignant de l’attachement qu’il avait pour cet écrin qui a vu la « ligne Fournier » se déployer entre communion des singularités, explosion des grands formats colorés et confrontation assumée des styles.

Mais surtout, la jeune galerie offre alors une visibilité aux peintres américains venus s’installer à Paris après-guerre. Tous expérimentent une puissante gestualité gorgée de couleurs qui vient converser avec la palette des Européens.
Sur les murs, Shirley Jaffe, Joan Mitchell et Sam Francis côtoient Claude Viallat, Jean Degottex et le Hongrois Simon Hantaï, figure devenue emblématique de la galerie. Ensuite, s’ajouteront Buraglio, Parmentier, Bordarier ou Piffaretti, privilégiant une abstraction plus radicale. « Fournier parlait de la galerie en disant « la maison », un même lieu pour autant
d’individualités » écrit l’historien d’art Pierre Wat dans un texte publié en 2016 sur la trajectoire de la galerie. Trois générations d’artistes s’y succédèrent jusqu’en 2024, date du baisser de rideau définitif de l’enseigne.


Mais il faut croire que le 22 rue du Bac embrasse un destin particulier puisque c’est un autre
galeriste, Christophe Person, qui a choisi d’investir ce lieu à son tour. Comme l’avènement
d’une 4e génération d’artistes, la première ouvrant une ère post-Fournier tout en respectant la foisonnante mémoire du lieu. Spécialiste des scènes africaines, Christophe Person s’est naturellement posé la question de l’abstraction au sein de celles-ci, souhaitant rendre hommage à son prédécesseur tout en abordant une réflexion encore peu étayée sur le rapport de la création africaine contemporaine à la notion d’art abstrait. Peu étayée sans doute parce qu’elle est si essentiellement naturelle et spontanée qu’elle est induite, ancrée depuis des millénaires dans les arts traditionnels africains où motifs géométriques, symbolisme et non- figuratif s’entremêlent dans l’ornementation des textiles, les masques ou les sculptures aux formes synthétisées, presque « abstractisées », qui avaient tant fasciné Braque et Picasso.

La narration et la spiritualité sont ainsi déjà logées dans la forme dite abstraite répondant à une intuition animiste où l’être humain et la nature fusionnent et dialoguent sans cesse. Or, la notion d’art abstrait, dans le sens où elle refuse la figure et la narration, dans le sens où elle se pose en rupture par rapport à une mimèsis littérale, est une invention occidentale
aux préoccupations purement formelles. La preuve en est que les grands abstraits africains-

américains ont dû conquérir ce territoire, intimement lié à l’expressionnisme abstrait et au

minimalisme et donc à d’iconiques artistes blancs. En témoignent les trajectoires de Norman Lewis, Sam Gilliam, Basquiat ou, plus proches de nous, Mark Bradford et Theater
Gates qui, pour ces deux derniers, n’hésitent pas à revenir à une sorte de sublimation de la
matière (papiers, matériaux de construction recyclés...) capable de servir la forme abstraite,
menant celle-ci, dans un récit africain-américain, à son point d’acmé pouvant entrer en résonance avec les gestes de Rothko ou de Reinhardt. La grande abstraction qu’ils ont développée est devenue un espace de liberté et d’émancipation, à la fois politique et esthétique, leur permettant, dans une visée universaliste et égalitariste, de s’éloigner d’une figuration considérée comme trop stéréotypée et de diffuser, à travers la matière d’éléments recyclés et des formes symboliques, des références sociales et identitaires liées à leur histoire et à leur communauté.
Ces « matières à abstraction » se révèlent justement fondamentales dans les œuvres des
artistes issus du continent africain. « Matières » au sens de matériaux mais aussi au sens de matière à penser.

Les cinq artistes présentés par Christophe Person pour l’exposition inaugurale de la galerie vivent et travaillent en Afrique ou y ont un fort attachement. Tous ont étudié ou vu l’art occidental, tous connaissent Shirley Jaffe, Joan Mitchell, Simon Hantaï ou Mark Bradford. Tous connaissent aussi les « modernités africaines » qui sont aujourd’hui remises en lumière et réévaluées et qui, en leur temps, souhaitaient s’extraire d’une vision
ethnographique trop traditionnelle. Leur regard est donc familiarisé avec le langage de l’aventure moderniste, il a ressenti les explorations plus contemporaines outre-

Atlantique tout en étant intimement relié à l’héritage traditionnel africain. Il fait en quelque

sorte la synthèse de ces sources multiples, à la fois très différentes et très imbriquées.
Pour ces artistes, le chemin de l’abstrait n’est donc pas une unique question formaliste. Il est envisagé non comme un sujet en soi mais comme un moyen pour accéder à une dimension différente de la réalité immédiate. 

Lorsque l’on regarde les grandes œuvres colorées aux formes florales et sinueuses de la Franco-Belgo-Congolaise Tiffanie Delune, on pense à une ode flamboyante à la nature comme pouvait en faire Georgia O’Keeffe. L’artiste, d’ailleurs, ne renie pas cette référence et en cite même d’autres telles Leonora Carrington, Niki de Saint-Phalle et Frida Kahlo ou les contemporaines Julie Mehretu et Rithika Merchant. On pourrait ajouter Hilma af Klint. Un panthéon conjuguant strictes modernités, contemporanéités ébouriffantes et souvenirs de trames ancestrales.

« J’aime l’idée d’une généalogie ouverte : mon travail se nourrit de nombreuses influences, mais aussi d’expériences personnelles. L’abstraction devient alors un langage vivant, capable de relier des histoires, des cultures et des perceptions différentes » indique-t-elle. Ses grandes floraisons jouent avec la géométrie, l’animisme et le cosmos « pour explorer l’enfance, le féminin, les traumatismes et une forme de magie intérieure ».
Abstraction magique, ésotérique, qui se diffuse aussi dans les mosaïques colorées de
l’Ougandais Joseph Ntensibe qui, comme les impressionnistes, cherche le surgissement de la lumière à travers la juxtaposition de touches de couleurs. « La lumière solaire sous les tropiques est extrêmement puissante, en particulier dans la savane où je vis. Le contraste entre lumière et ombre peut y être très intense, parfois presque d'une force équivalente. C'est pourquoi j'ai tendance à percevoir le monde en termes de formes positives et négatives, zones de lumière et zones d'obscurité », explique-t-il, ajoutant que son intention est de partir d’une forme reconnaissable pour aller vers quelque chose de plus abstrait et de plus dramatique. Abstraction sensorielle menant à l’émotion. S’il se dit inspiré par Klimt pour l’aspect mosaïqué de la peinture et par Hundertwasser pour l’intensité des couleurs, il a inventé une manière de composer de luxuriants paysages – soucieux de leur préservation – où la fragmentation, presque cinétique, des formes crée un all over où la figuration devient abstraction et inversement.

Paul Ndema, Ougandais lui aussi, a délaissé le black portrait pour revenir aux motifs des nattes traditionnelles qu’il retranscrit en peinture afin d’en raviver les traces et les histoires qu’elles contiennent. Naissent des peintures abstraites, striées d’éléments géométriques dont les lignes sont l’écrin de vies et de récits invisibles. Abstraction narrative et symbolique. 

Le troisième ougandais, Donald Wasswa est, lui, parti de sculptures dans lesquelles il agrège, sur des chaises en plastique, des amas de déchets maintenus par un filet rouge pour les traduire en peinture composées de formes géométriques, de plans entrecroisés et de lignes dynamiques. « Les peintures font écho aux formes empilées des sculptures, mais dans un langage géométrique épuré. Ce sont des paysages psychologiques façonnés par la consommation » dit-il. « En donnant forme aux plastiques mis au rebut et en abstrayant leur présence sur la toile, j'explore l'immortalité — non pas spirituelle, mais synthétique. Ces matériaux pourraient nous survivre. Ils résistent au soleil, à la terre et au temps. Ils deviennent les résidents permanents d'un paysage qui ne les a pas invités. Ils sont les
nouveaux ancêtres d'une ère consumériste. » Abstraction géométrique, élémentaire, concrète... alertant sur la pollution et la surconsommation.
Chez le dernier artiste, le Sénégalais Mamadou Cissé, les paysages abstraits, comme vus du ciel, dessinent l’urbanité galopante et fascinante, cartographies rêvées et fantasmées. « Ce qui pourrait rappeler l’abstraction, c’est ma manière de réorganiser l’espace, de styliser les formes et de créer des compositions inventives et utopiques. Mais l’objectif n’est pas de se détacher du réel : je cherche plutôt à réinventer la ville. » Encore une hybridation entre réalisme et vision abstraite, ici utopique. Toutes ces œuvres peuvent ainsi faire écho aux
artistes historiques de la galerie Jean Fournier, aux géométries de Shirley Jaffe, aux papiers pliés de Hantaï, aux jaillissement gestuels de Joan Mitchell, aux emblèmes intensément sériels et colorés de Viallat.

Affinités électives inconscientes, signes des temps, quête d’abstractions multiples qui se retrouvent ensemble, le temps éphémère d’une exposition, dans une communion d’histoires, de formes et de couleurs. Une nouvelle généalogie de sensibilités que n’aurait pas renié Jean Fournier.

Oeuvres