Reinata Sadimba et Raymond Tsham, gardiens des mémoires indociles
Jusqu’au 1er novembre, la galerie PERSON réunit deux expressions qui semblent à mille lieues l’une de l’autre. Reinata Sadimba travaille l’argile, la masse, la lenteur du modelage. Raymond Tsham cultive le stylo à bille, la ligne, la patience du trait. C’est pourtant dans ce grand écart technique que l’exposition trouve son équilibre.
Intitulée Héritages vivants, l’exposition composée par Christophe Person ne juxtapose pas deux pratiques au nom d’une appartenance géographique. Elle confronte deux manières de conjuguer la tradition et la création contemporaine. Pour ces artistes, l’héritage est une matière active, un creuset de formes agissantes. Le titre l’annonce : ce qui se transmet ne reste vivant qu’à condition de pouvoir encore en changer de forme, de se confronter au présent, de s’ouvrir à de nouvelles lectures.
Le féminin sacré
Figure majeure de la sculpture contemporaine mozambicaine, Reinata Sadimba (°1945) inscrit son œuvre dans la tradition de la céramique modelée du peuple Makondé, dont elle renouvelle les formes et les significations.
Son travail de l’argile devient le lieu d’une réinvention intime, traversée par l’expérience de la guerre, de l’exil, de la maternité et par une attention constante à la condition féminine. La femme y apparaît comme le fondement de la famille, de la transmission et de la continuité culturelle.
Ses figures, compactes, frontales, parfois collectives, s’inscrivent dans une histoire plus large de la céramique en Afrique subsaharienne. Le galeriste Christophe Person explique : « Longtemps considérée comme une pratique utilitaire et féminine, la poterie constituait un savoir-faire transmis de génération en génération et occupait une place essentielle dans les rites liés à la naissance, à la fertilité et à la mort. En choisissant de dépasser les usages domestiques de l’argile pour en faire un médium de création artistique, Reinata Sadimba participe à la reconnaissance de la céramique comme une forme majeure de l’art contemporain africain. Son œuvre affirme la capacité de l’argile à porter une mémoire, une identité et une vision du monde. »
La terre acquiert ici une autorité sculpturale mais aussi et surtout une densité politique : à travers l’argile et ce savoir-faire transmis entre femmes, Reinata Sadimba révèle la puissance des récits féminins, tout en affirmant leur place essentielle dans l’histoire de l’art africain.
Sortir du musée
Depuis Kinshasa, Raymond Tsham (Rép. dém. du Congo, 1963) opère une autre forme de déplacement. La galerie PERSON présente une série marquant une nouvelle étape dans sa pratique. Pour la première fois, Bruxelles devient le théâtre d’une rencontre entre deux imaginaires. Ses statues et ses masques africains quittent les vitrines symboliques des musées pour investir notre capitale. L’Atomium, la Grand-Place, le Manneken-Pis ou la place Rogier composent un décor graphique où les patrimoines se répondent. Au stylo à bille, avec une virtuosité obsessionnelle, Raymond Tsham insuffle à ces sculptures traditionnelles une présence humaine, parfois cocasse, souvent solennelle, toujours attachante.
Directrice et commissaire de l’Espace Texaf Bilembo (RdC), Chantal Tombu le formule avec justesse : « Raymond Tsham réanime les chefs-d’œuvre africains, leur fait quitter les vitrines des musées pour courir, s’asseoir, parler, interroger, entrer en interaction, se camper dans des compositions originales, au fond et au cadre soignés et codés. Il n’hésite pas à paraphraser Matisse ou Brancusi, à confronter l’art hiératique et sacré de l’Afrique noire à l’univers populaire de Disney. [...] Tsham associe patrimoine et humour avec brio. Les sculptures s’animent, se concertent sur la place d’un village, s’unissent à d’autres cultures. Le plasticien ouvre la porte à de multiples réflexions et refuse tous préjugés et toute moralisation. » Ce déplacement est essentiel : arracher les formes à l’immobilité muséale pour leur rendre leur puissance d’usage et de circulation.
À rebours d’une mémoire figée, Reinata Sadimba et Raymond Tsham font de l’héritage un présent en mouvement.
Gwennaëlle Gribaumont

